[TCF] Un après : affaire Benzema, le poison du soupçon

 
Publié le 8/06/2017 - Mis à jour le 4/01/2023
L'affaire Benzema vue par le dessinateur Rémi Malingrëy.

Claude Poissenot est maître de conférences au Centre de recherche sur les médiations (CREM). Il décrypte pourquoi, en affirmant avoir été écarté de l'équipe de France en raison de ses origines, le footballeur reprend à son compte un discours victimaire et communautariste aussi dangereux qu'hasardeux.

Un an après, l’« affaire Benzema » n’a pas disparu de l’actualité. Encore tout récemment (Le Figaro du 2 juin), l’ancien entraîneur Guy Roux a regretté la persistance de la non-sélection de Karim Benzema dans l’équipe de France pour les matchs du moment. Doit-on s’étonner de ce qui lui apparaît comme un « immense gâchis » ? Tant que la justice n’est pas passée et n’a pas lavé la star du Réal de Madrid de tout soupçon, il restera associé à une affaire sérieuse. Et la mise en cause du sélectionneur Didier Deschamps, soupçonné de céder à « une partie raciste de la France », est grave. Non seulement elle mobilise un argumentaire toxique et communautariste qu’illustre bien le dessin de Rémi Malingrëy, mais elle écarte l’idée de la prise en compte du comportement en dehors du terrain de foot. L’appartenance à l’élite conférerait une immunité de fait qu’il serait outrecuidant de ne pas respecter… Cette vision est fortement contestée par nos contemporains et l’année écoulée en a fourni de nouveaux exemples.

Le plus tonitruant est sans aucun doute le cas de François Fillon. De la rémunération de ses proches aux costumes offerts, les citoyens ont découvert une facette personnelle au-delà du personnage politique. Sa notoriété, son poids politique et le soutien de son parti n’ont pas suffi à lui faire retrouver la confiance des Français. Sa candidature a été comme invalidée par ce décalage entre une posture politique et un comportement personnel aux antipodes (la rigueur n’est-elle que pour les autres ?). L’appartenance à l’élite politique ne dispense pas du respect d’une morale élémentaire d’égalité et de probité. Et les citoyens n’ont pas besoin de l’« acharnement des juges » pour s’indigner.

Leur désir d’exemplarité s’affirme et vise tous les bords politiques. Après François Fillon, Bruno Leroux en a fait les frais et Richard Ferrand est désormais dans le viseur. Plus largement, les personnes bénéficiant d’une reconnaissance médiatique du fait de leur activité (y compris Cyril Hanouna), se devraient de mettre en scène des valeurs communes qui font le ciment de la vie sociale : probité, rejet du communautarisme, sens de l’altérité, égalité, refus des passe-droits, etc. La mise au ban des cas qui dérogent à ces valeurs permet leur réaffirmation et une certaine stabilité de l’ordre social. Cette tendance est profonde dans les sociétés occidentales ou occidentalisées (qu’on pense à la Corée du Sud ou au Brésil) et les « affaires » n’ont donc pas fini de défrayer la chronique.


Ainsi, la non-sélection de Karim Benzema serait le produit de la pression de « la partie raciste de la France » sur l’entraîneur de l’équipe nationale. Cet avis de l’intéressé lui-même a donné lieu à quelques réactions fermes pour le contester. Mais d’autres soutiennent très explicitement ce point de vue, comme Éric Cantona, ou développent une analyse jugeant « incongrue » la non-sélection de ce joueur de grand talent. Que penser ?

Filtre d’accès

Bien sûr, il serait absurde de nier l’évidence : il existe bien des mécanismes de différenciation et de hiérarchisation dont pâtit une partie de la population, notamment celle issue des migrations maghrébines. Il ne s’agit pas de fantasmes victimaires, des travaux rigoureux en attestent l’existence. C’est vrai pour l’accès au marché du travail mais aussi au logement, voire aux discothèques, comme l’ont montré certaines opérations de testing.

On peut imaginer de chercher à mettre en évidence l’existence d’un filtre pour l’accès à l’équipe de France selon l’origine. Cela supposerait un protocole assez compliqué dans lequel il faudrait prendre en compte le poids de cette population maghrébine dans la population globale et le poids dans les équipes professionnelles et dans les élites de ces dernières.

Reste que sur une équipe de 23, chaque joueur représente déjà 4,3 % – ce qui rendrait la mesure incertaine. Et, bien sûr, une équipe ne se construit pas comme une assemblée à la proportionnelle. Les considérations interpersonnelles ont évidemment leur place.

Demande d’exemplarité

Il est donc indémontrable que l’origine maghrébine de Karim Benzema soit en cause dans sa non-sélection. Ce dernier peut l’affirmer mais cela ne constitue pas une preuve. Éric Cantona peut appuyer son point de vue, lui qui a aussi subi l’affront de la non-sélection en 1998, mais le doute s’impose.

Éric Cantona, l’homme qui a ouvert les vannes. KallangRoar.com/Flickr, CC BY-NC-ND

Comment ne pas faire le lien entre sa non-sélection et les démêlés judiciaires qui sont les siens ? Les écoutes qui ont fuité dans la presse ont nettement donné à voir pas tant une culpabilité qu’une vision très instrumentale des relations humaines dont on peut discuter la compatibilité avec un esprit d’équipe.

Certains ont reproché aux politiques (Manuel Valls par exemple) de réclamer une forme d’exemplarité aux sportifs là où ils ne le sont pas toujours eux-mêmes. La demande n’émane pas seulement des politiques mais aussi d’une grande part de la population qui aspire à ce que ses élites – quelles qu’elles soient – montrent une forme d’exemplarité dans leurs comportements. De ce point de vue, l’exigence à l’égard de Karim Benzema est à rapprocher de celle demandée à Agnès Saal pour ses frais de taxis. Les valeurs d’honnêteté ou de respect ne sont pas relatives… Les défaillances de certaines élites ne pourraient justifier celles des autres.

Posture victimaire

Mais, surtout, la déclaration de Karim Benzema évacue toute responsabilité individuelle. Au lieu d’envisager une part de responsabilité (morale, sportive, collective), elle désigne une seule cause qui serait imputable non à la personne mais à la catégorie à laquelle elle appartient. Ce joueur brillant serait victime d’une discrimination, c’est-à-dire d’un mauvais traitement a priori. Il donne ainsi une publicité considérable à une posture victimaire qui est une impasse.

Combien de collégien(ne)s vont s’emparer de ce « bel exemple » dans le cadre des relations avec leur enseignant ? Ils pourront expliquer leurs mauvaises notes, leurs punitions, etc. par le soupçon indémontrable de la discrimination. Et certains enseignants (ce qui existe déjà) renonceront à faire régner l’ordre nécessaire au cours, à donner des mauvaises notes pourtant méritées voire tout simplement à faire cours pour ne pas devoir affronter ce soupçon. Comment, dès lors, sortir de la situation de discrimination ?

Benzema, champion d’Europe avec le Real Madrid. Jan Solo/Flickr, CC BY-SA

En définitive c’est un véritable poison que Karim Benzema diffuse car il enferme les individus dans la case d’une origine pourtant lointaine. Pourquoi chercher à progresser et à se dépasser – ce qu’il a pourtant fait et réussi lui-même par le foot – si on est réduit à son étiquette ? N’est-ce pas aussi en se pensant comme porteur de l’étiquette que celle-ci colle à la peau ? Comment sortir des discriminations si elles sont la seule grille de lecture de son existence ?

The ConversationC’est en cela qu’on pourrait aller jusqu’à considérer Benzema comme étant « raciste » lui-même puisqu’il ne fait que reprendre la grille des véritables racistes pour interpréter ce qui lui arrive. Cette vision communautariste est aux antipodes de notre monde contemporain dans lequel les appartenances sont multiples et ne sont pas subies mais, au moins pour une part, choisies. Elle tend à conserver le monde dans un état qu’elle donne pourtant l’impression de dénoncer.

Claude Poissenot, Enseignant-chercheur à l'IUT Nancy-Charlemagne et au Centre de REcherches sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.