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« Le corps qui parle sans cesse » de Koffi NDanou


Temps de lecture : 6 minutes

Informations pratiques

Localisation : Espace Bernard Marie-Koltès, Ile du Saulcy.
Date de début : 02/04/2026 19:00 Date de fin : 02/04/2026 20:00

Depuis quatre ans de création, sous ma direction, je vois émerger et se consolider une véritable identité de pratique au sein d’Etudi’Art. Je tiens avant tout à maintenir une expérience de confrontation et de dialogue entre les cultures, notamment celles d’Europe et d’Afrique, dans un esprit d’ouverture à l’autre, quel qu’il soit.

J’ai toujours placé les membres d’Etudi’Art au centre des préoccupations théâtrales de l’association : leurs histoires, leurs ressentis, leurs convictions, leurs questionnements, en particulier ceux qui touchent aux modes de vie, aux relations humaines et à la construction de soi et de son existence. Mon exigence esthétique repose donc sur cet équilibre entre le plaisir du jeu théâtral et la réflexion. J’accorde également une place essentielle à l’apprentissage, à la connaissance des modes de production, à l’exploration des différentes techniques de mise en scène, ainsi qu’à un rapport étroit à la langue, à la littérature et à l’expression poétique.

C’est ainsi qu’en 2024, j’ai accompagné les comédiens et comédiennes d’Etudi’Art dans un travail de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, leurs rapports de domination et leurs enjeux sociaux, en partant uniquement de leur expérience personnelle et de leurs témoignages pour écrire et produire le spectacle intitulé « Ça résonne le silence ». Ma position en retrait dans le processus d’écriture, bien que volontaire, a mis en lumière les limites d’un texte dramatique trop distant ou trop proche, entravant son appropriation par les comédiens. Cette expérience a fait naître chez moi le besoin de me questionner sur ma propre trajectoire : réinterroger ma place d’auteur et de créateur dans un processus collectif, mais aussi m’interroger, à travers le théâtre, sur nos différents parcours de vie.

Le texte « Le corps qui parle sans cesse » s’inscrit dans cette démarche à la fois intime et universelle, autour d’un travail de retour sur soi, sur son existence, sur sa confrontation à des situations bouleversant la vie quotidienne et appelant à une conscience de ses actes. J’y explore trois variations d’une même expérience, à travers les questionnements qu’un individu s’adresse à lui-même : à son reflet dans un miroir, à l’image que ce miroir lui renvoie et aux présences qui l’entourent, celles qui le soutiennent, lui révèlent ses possibilités ou ses impossibilités, dans un mouvement de possession ou de dépossession de l’image.

La création de cette pièce théâtrale, financée par l’Université de Lorraine (FSDIE + UFR-ALL), le Crous et l’Eurométropole de Metz, donne donc un sens artistique à un drame, sous la forme d’un récit fondé sur « la théorie des trois visages », ou « la triple unité du visage », développée dans l’œuvre « Une magie ordinaire » de l’auteur Franco-Togolais Kossi Efoui, publiée en 2023 aux éditions du Seuil. Le premier visage est celui qui nous est le plus familier : « c’est quand je fais l’objet de ma propre contemplation ». Le deuxième visage est « celui que reflète le miroir imaginaire ou qui surgit sous mon regard intérieur par la vertu de l’invocation » ; il apparaît notamment « quand, avant d’entrer en action, on se retire dans les coulisses de soi-même pour conjurer le trac, le doute, la peur de foirer, et qu’on se dit ‘‘tu’’ à soi-même ». Le troisième visage, enfin, « c’est quand je suis dépassé par ma propre personne, lorsque je me surprends moi-même […] C’est quand on est obligé de repasser le film au ralenti pour s’y reconnaître » (Efoui, Une magie ordinaire, 2023, p. 101).

Dans le texte, cette pensée entre en liaison avec la théorie de visagéité d’Emmanuel Levinas, pour qui le visage n’est pas seulement ce que l’on voit, mais ce qui appelle à l’éthique, ce qui nous convoque à la responsabilité. (Levinas, Éthique et infini : Dialogues avec Philippe Nemo, 1982, 91–92).

« Le corps qui parle sans cesse » s’inspire de ces théories et raconte l’histoire d’un homme qui, alors qu’il se prépare à raconter un événement marquant de sa vie, se trouve confronté à ses différents visages, à des états multiples et à un profond sentiment de remise en question. Il tente, cette fois, d’accueillir ces sensations intérieures et d’en comprendre l’impact sur son corps.

Dans la première scène, on est sur un schéma représentant un visage en face d’un autre, dans un miroir. Il s’agit d’un visage visible, concret, face à un visage insaisissable.

Dans ce miroir, qui représente l’intérieur du premier visage, on retrouve deux autres visages, deux facettes d’une même pièce : l’un est plus doux, plus avenant et plus compréhensible, l’autre plus complexe et plus dur. Les deux agissent directement sur l’état émotionnel et physique du premier visage. C’est ce que l’on retrouve dans la deuxième scène.

Malgré tout, les trois visages entretiennent un lien invisible très fort, qui les unit les uns aux autres et les pousse parfois à ne faire qu’un. Ont-ils eux-mêmes conscience de ce lien ou non, on ne le sait pas. Mais lorsque cela se produit, lorsque ce lien parvient à les unir, c’est à la fois beau et agréable pour eux.

Ce lien fort se sert soit d’événements factuels qui leur sont extérieurs (une présentation réussie devant le Conseil de clan ; la réponse donnée en retour par Madame GB, représentante du Conseil de clan), soit d’éléments intérieurs (des souvenirs du passé ; l’imagination d’un présent merveilleux ou la visualisation d’un futur meilleur) pour parvenir à ses fins. Il peut aussi agir par une forme de pouvoir propre, en faisant appel à quelque chose de plus grand et de plus puissant que lui, et d’où il tire son énergie vitale : l’univers, par exemple. C’est ce qui se passe dans la troisième scène.

Trois Corps incarnent chacun un visage, même si, au final, ils ne sont qu’un. Ces Corps, ou ce Corps, tentent alors de se comprendre en se posant de simples questions concernant leur propre image, ce qu’elle renvoie et la manière dont elle pourrait être perçue par les autres ; et en se mettant au rituel afin de retrouver leur unité, à la fois belle et agréable, de saisir leur rapport à un lieu et à une identité, et de donner un sens à tout cela.