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[Retour sur] La Love Data Week 2026 de l’Université de Lorraine


Temps de lecture : 5 minutes

Par Audrey Knauf, Maître de Conférences, Crem (Université de Lorraine) – Ambassadrice Science Ouverte, Université de Lorraine – Directrice adjointe Data & Corpus – la revue des données en SHS – Co-porteuse du projet ANR SoSHS

Dans le cadre de la Love Data Week à l’Université de Lorraine, la journée d’étude consacrée aux données de la recherche a réuni, le 19 mars, des intervenants venus partager expériences, enquêtes, méthodes, outils et réflexions autour d’un enjeu désormais central pour nous chercheur·es : se former et former aux données de la recherche.

Car c’est sans doute l’un des apports majeurs de cette journée : nous avoir rappelé que les données ne sont pas simplement un « à-côté » de la recherche. Elles occupent au contraire, une place centrale dans nos pratiques, au cœur de nos gestes les plus ordinaires, parfois invisibles, tout en engageant quelque chose de fondamental : notre manière de produire de la connaissance, de la rendre intelligible, de la transmettre et, finalement, d’en répondre. Elles participent ainsi de la preuve, de la méthode, de la discussion scientifique, de la mémoire des travaux et de la possibilité même de leur circulation.

Le point de départ de cette journée était clair : réfléchir aux compétences, aux formats d’apprentissage, à leur intégration dans les parcours d’enseignement, et à leur adaptation aux spécificités disciplinaires, en faisant de la formation un levier décisif. La transformation des pratiques ne se décrète pas et suppose une véritable culture pratique de la donnée, au-delà de la simple adhésion à la science ouverte. Parmi les offres de formations présentées, il y a celle portée par l’atelier de la donnée ADOC Lorraine, pensée tout au long du cycle de vie des données, celle de DoRANum comme plateforme d’autoformation , ou encore le projet FLSO, formant des doctorant·es à la science ouverte via la transmission par les pairs.

Au cœur des échanges, le Baromètre Science Ouverte indique un taux d’accès ouvert plus faible en SHS, sans pour autant signifier une absence de pratiques d’ouverture. L’éclairage du projet SoSHS invite à le nuancer : il met en évidence des pratiques déjà présentes, plus discrètes, moins standardisées et moins visibles dans les indicateurs. Cela conduit à dépasser l’opposition entre disciplines « en retard » et « en avance ».

Autrement dit, les données rappellent que la recherche s’inscrit toujours dans des conditions concrètes avec des objets, méthodes, publics et des responsabilités juridiques, éthiques et scientifiques, une nuance essentielle qui vaut autant pour les disciplines que pour les types de données. Les exemples de l’après-midi l’ont illustré : la plateforme ArchiMed, en recherche clinique, met en jeu des enjeux de structuration, traçabilité et sécurisation, tandis que le corpus Les Vocaux souligne, pour des données langagières, les questions d’ouverture, d’usages et de cadres participatifs. Malgré leurs différences, une même exigence se dégage : penser les données dans leur contexte de production, de circulation et de réutilisation.

C’est aussi pour cela que cette question touche autant la communauté de chercheur·es : elle engage une responsabilité, car l’ouverture ne peut être pensée sans attention aux personnes, aux droits, aux terrains et aux contextes de production. Elle conduit à dépasser une approche centrée sur la seule propriété : avec le principe d’ouverture par défaut des données publiques, la question devient celle de leur nature, de leur régime juridique et des conditions concrètes de leur ouverture. Elle interroge enfin l’organisation même du travail scientifique, en montrant que la recherche ne peut plus être pensée comme une activité individuelle et isolée.

Les données de la recherche constituent un enjeu collectif pour l’écosystème académique. Les pratiques d’ouverture restent plus limitées sans ingénieur de la donnée, pourtant médiateur sociotechnique central (cit. par Justine Richard) dans une recomposition des rôles portée par la science ouverte. Derrière le partage des données et les principes FAIR se déploie un travail considérable, souvent invisible mais essentiel, supposant accompagnement, reconnaissance, formation, moyens et dialogue entre métiers.

Cette journée a mis en lumière un rapprochement de mondes ayant parfois travaillé côte à côte sans se penser ensemble (chercheurs, bibliothécaires, personnels d’appui, juristes, ingénieurs de la donnée, spécialistes de l’IST, infrastructures et plateformes…) tous contribuant, à leur place, à la qualité de ce que nous produisons et transmettons.

Enfin, la journée a montré que certaines données doivent être protégées ou restreintes, sans contredire la science ouverte, d’où la formule « aussi ouvertes que possible, aussi fermées que nécessaire ». La table ronde a également souligné l’importance d’instiller dès la L3 une véritable culture de la donnée.

En conclusion de cette journée, le vœu a été formulé que ces échanges se prolongent dans les laboratoires, projets, formations doctorales, nourrissent les discussions d’équipe, et que la formule de Nicolas Fressengeas « le principal obstacle, c’est nous » appartienne bientôt au passé. Car prendre soin des données de la recherche, c’est aussi prendre soin de la recherche elle-même.