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[Rencontre avec] Killian Baué, ingénieur forestier et doctorant au BETA, spécialiste des risques forestiers


3 QUESTIONS À

Temps de lecture : 8 minutes

À l’occasion de la journée internationale des forêts qui aura lieu le 21 mars 2026, Factuel est allé à la rencontre de Killian Baué, jeune chercheur au BETA (Université de Strasbourg, CNRS, Université de Lorraine, INRAE, AgroParisTech, Université de Haute-Alsace) passionné par les enjeux forestiers contemporains.

Ingénieur agronome et économiste de l’environnement, il consacre sa thèse à la compréhension et à la modélisation des risques multiples qui pèsent sur les forêts — tempêtes, scolytes, incendies… — et à l’évaluation des politiques publiques capables d’y répondre. Son parcours, à la croisée des sciences du vivant, de l’économie et du climat, éclaire les défis auxquels sont confrontés les socio-écosystèmes forestiers européens.

Factuel : Peux-tu nous présenter ton parcours et nous expliquer ce qui t’a conduit à t’engager dans un travail de thèse sur les risques forestiers ?

Après une classe préparatoire aux grandes écoles BCPST, j’ai intégré une école d’ingénieur agronomes, AgroParisTech, où je me suis spécialisé en ingénierie forestière et environnementale. Cette formation m’a alors permis d’acquérir un socle technique solide en sciences de l’environnement et forestières, avec une orientation assez opérationnelle. Mais assez tôt, j’ai ressenti le besoin d’élargir ma compréhension aux dimensions économiques et sociétales qui structurent les décisions de gestion en environnement. C’est ce qui m’a conduit à suivre en parallèle le master en économie de la transition énergétique, environnementale et numérique de l’Université de Lorraine. Cette double formation est la traduction de ma conviction que les forêts ne peuvent pas être appréhendées uniquement comme des écosystèmes biologiques, elles sont de véritables socio-écosystèmes, au croisement d’enjeux écologiques, économiques et climatiques.

Au départ, je ne me destinais pas vraiment à la recherche. Ce que je cherchais, c’était avant tout un métier technique, avec une composante terrain et porteur de sens. J’avais bien eu une première expérience dans un laboratoire de recherche, au cours d’un stage à l’Université de Kyoto, où j’avais travaillé sur la cartographie sanitaire d’une forêt primaire. Cette immersion dans un contexte international m’avait ouvert à des approches méthodologiques stimulantes, mais je n’en avais pas encore conclu que la recherche était la voie que je voulais suivre. C’est mon stage de fin d’études au Bureau d’Économie Théorique et Appliquée (BETA) qui a changé ma perspective. J’y ai travaillé sur la comparaison de deux politiques publiques post-tempête, le stockage de bois et les subventions au transport, en mobilisant un modèle bioéconomique du secteur forestier français, pour analyser leurs effets sur les acteurs de la filière et sur le puits de carbone. Cette expérience m’a montré que la recherche pouvait être pleinement complémentaire d’une approche opérationnelle, dès lors qu’elle s’ancre dans des problématiques concrètes et répond à un véritable besoin sociétal.

C’est ce déclic qui m’a convaincu de me lancer dans une thèse, cofinancée par le PEPR FORESTT (projet ciblé X-RISKS) et la Métaprogramme XRisques INRAE , et réalisée au BETA sous la direction de Marielle Brunette, directrice de recherche INRAE. J’y vois une opportunité rare : compléter mon profil d’ingénieur du vivant par une rigueur académique supplémentaire, tout en continuant à travailler à l’interface des sciences de l’environnement, de l’économie, des sciences climatiques et de la data science, une interdisciplinarité qui m’anime, au service d’un sujet d’actualité et particulièrement porteur d’enjeux.

Factuel : Peux-tu présenter ton sujet de thèse et ses enjeux ?

Ma thèse porte sur la modélisation des risques multiples en forêt, c’est-à-dire les interactions entre aléas naturels biotiques et abiotiques qui pèsent sur les forêts :  tempêtes, scolytes, incendies, etc., et plus particulièrement sur leurs interactions temporelles (effets en cascade) et spatiales (en synergie). C’est un phénomène qui est aujourd’hui au cœur des préoccupations : en effet, en Europe, les perturbations naturelles des vingt dernières années représentent environ 16 % de la récolte annuelle moyenne, avec une tendance à l’accélération liée au changement climatique. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que les interactions entre aléas génèrent des dommages non linéaires, potentiellement bien supérieurs à ce qu’on observerait en considérant chaque perturbation isolément.

L’objectif de mon travail est double. Il s’agit d’abord d’évaluer les conséquences économiques de ces multi-aléas sur l’ensemble des acteurs de la filière forêt-bois, propriétaires forestiers, industries de transformation, consommateurs, etc. mais aussi de quantifier leur impact sur le puits de carbone forestier, dont le maintien est un pilier essentiel des politiques de neutralité carbone. À partir de là, je cherche à identifier les instruments économiques les plus pertinents pour atténuer ces perturbations, qu’ils soient préventifs, comme le mécanisme assurantiel, ou correctifs, comme le stockage de bois ou les subventions au transport ; en analysant les arbitrages qui émergent entre stabilité de marché et préservation du puits de carbone.

Cette thèse ambitionne d’explorer, en quatre temps, les dimensions économiques et climatiques des risques multiples forestiers. Elle partira d’un contexte de mono-aléa pour comparer différents instruments correctifs, en s’appuyant directement sur le travail amorcé lors de mon stage de fin d’études au BETA. Elle introduira ensuite des interactions entre plusieurs aléas au sein d’un modèle, pour approfondir cette évaluation dans un cadre plus réaliste. Dans un troisième temps, elle s’intéressera au rôle d’autres mécanismes économiques, comme l’assurance forestière, face aux risques multi-aléas, un sujet encore largement inexploré en Europe. Enfin, elle s’achèvera sur une évaluation à l’échelle européenne ou française des pertes de carbone liées à ces perturbations, en mobilisant la télédétection et la valeur sociale du carbone pour en estimer le coût climatique global.

Factuel : D’un point de vue scientifique, quelle est l’originalité de ton travail ?

Sur le plan scientifique, ma thèse devrait apporter plusieurs contributions méthodologiques : la première sera de montrer que les aléas en cascade génèrent des pertes économiques et carbone supérieures à ce que prévoient les modèles traitant chaque perturbation de manière isolée. La littérature économique s’est jusqu’ici principalement intéressée aux instruments de gestion des risques de façon séparée, sans proposer de comparaison rigoureuse entre approches préventives et correctives dans un cadre intégrant simultanément les dimensions économiques et climatiques dans un contexte de multi aléa. C’est précisément cette lacune que ma thèse cherche à combler.

En comparant systématiquement ces différents instruments, mon travail permettra d’éclairer leurs effets réels sur l’ensemble de la filière. Les instruments préventifs réduisent l’exposition au risque des propriétaires, mais restent coûteux et ne compensent que partiellement les pertes de revenu. Les instruments correctifs stabilisent les marchés, mais ne sont pas neutres budgétairement pour l’État et nécessitent une évaluation rigoureuse de leur soutenabilité. Mon hypothèse est qu’aucune stratégie prise isolément ne sera suffisante, et que c’est leur complémentarité qui offrira la meilleure résilience, à la fois économique et écologique.

Factuel : Selon toi, comment ta recherche permet-elle d’éclairer concrètement les défis auxquels sont confrontés les écosystèmes forestiers européens ?

Sur le plan sociétal, les enjeux sont considérables. Les forêts françaises et européennes sont soumises à des perturbations croissantes sous l’effet du changement climatique. La filière forêt-bois, qui représente des centaines de milliers d’emplois et constitue un maillon essentiel de la transition bas-carbone, en subit directement les conséquences. En France, où 75 % de la surface forestière est privée, la question de la gestion du risque et de l’accompagnement des propriétaires est particulièrement aiguë. En fournissant aux décideurs publics une évaluation comparative et rigoureuse des instruments disponibles, ma thèse pourrait contribuer à orienter des politiques forestières mieux calibrées et plus adaptées aux réalités du terrain.

Enfin, en quantifiant à l’échelle européenne le coût climatique des perturbations multi-aléas, ce travail s’inscrit dans les débats sur la préservation des puits de carbone forestiers, levier central de nos engagements climatiques. À l’heure où ces puits montrent des signes de fragilisation préoccupants, disposer d’outils robustes pour mesurer et anticiper ces pertes représente un enjeu stratégique majeur, et c’est là, je crois, que la recherche peut avoir une utilité réelle et durable.


Killian Baué présente le e projet X-RISKS du PEPR FORESTT au Salon International de l'Agriculture 2026 sur le stand INRAE