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Deux historiens ont croisé leurs analyses lors d’une rencontre organisée au Goethe-Institut de Nancy avec l’Université de Lorraine. Comment étudier les émotions du passé et que nous apprennent-elles sur notre présent ? Retour sur une soirée de discussion et de réflexion.
Factuel est passé par toutes les émotions, mardi 3 mars au soir, au Goethe-Institut de Nancy ! Deux historiens de renom ont croisé leurs regards sur ce curieux objet de recherche : l’émotion. Comment retracer les émotions du passé ? Que nous apprend l’histoire des émotions pour mieux comprendre le temps présent ? Récit.
Hélène Miard-Delacroix, professeure à Sorbonne Université, auteure du livre Les émotions de 1989. France et Allemagne face aux bouleversements du monde, paru en 2025.
Andreas Wirsching, professeur à l’Université Louis-et-Maximilien de Munich, auteur de nombreux travaux sur l’histoire française et allemande.
Nicolas Batteux, maître de conférences à l’Université de Lorraine, animateur de la rencontre dont il est à l’initiative.
Les émotions, un objet scientifique à part entière
La discussion débute par un certain étonnement. Les émotions relèvent du ressenti et d’une part de subjectivité : quel est donc le degré de sérieux d’un tel objet de recherche, surtout lorsqu’il s’agit d’étudier les émotions du passé ? Pourtant, ce champ est aujourd’hui bien reconnu. Comme le rappelle Nicolas Batteux, les sciences humaines et sociales parlent même d’un « emotional turn » pour qualifier ce regain d’intérêt scientifique pour l’étude des émotions.
Retrouver les traces des émotions du passé
Un premier temps de la discussion porte sur les sources qui permettent de retracer ces émotions. Quelles traces laissent-elles ? Et comment l’historien peut-il éviter le piège de la subjectivité ? En réalité, les traces sont nombreuses. Hélène Miard-Delacroix évoque notamment les textes, mais aussi les images fixes ou animées, comme les archives télévisuelles. Ces sources permettent d’identifier des expressions explicites d’émotions : « je suis inquiet », « je suis en colère ».
L’analyse quantitative peut également être précieuse pour repérer des chaînes de mots ou des indices linguistiques révélant des affects, comme l’usage du superlatif. Ce type d’approche implique souvent de croiser plusieurs disciplines : linguistique, sciences de l’information et de la communication, ou encore sciences cognitives.
« Si on ne regarde pas les émotions, il nous manque un gros morceau de l’histoire. »
Andreas Wirsching évoque, lui, d’autres sources possibles : journaux intimes, témoignages ou encore réseaux sociaux. Mais ces matériaux exigent une vigilance constante face aux manipulations émotionnelles. Certains médias, notamment les tabloïds, peuvent amplifier une actualité « chaude » par des titres volontairement sensationnalistes.
Même le langage diplomatique, pourtant réputé neutre, peut révéler des émotions : le choix de certains mots, par exemple l’indignation face à des « droits fondamentaux bafoués », traduit aussi une dimension affective.
1989, une année d’émotions collectives
La discussion se tourne ensuite vers l’année 1989, au cœur du livre d’Hélène Miard-Delacroix. Si le choix de cette année peut sembler arbitraire, elle correspond à un moment de bouleversements majeurs. Au-delà de la chute du Mur de Berlin, 1989 est aussi l’année des manifestations de la place Tian’anmen, de soulèvements en Roumanie, en Pologne ou en RDA. Pour les contemporains, ces événements ont souvent été vécus comme un effet domino, marqué par de fortes mobilisations collectives.
Un regard historique pour comprendre le présent
Dans un troisième temps, les historiens mettent leurs analyses en perspective avec l’actualité.
Aujourd’hui, les guerres en Ukraine ou en Iran donnent également l’impression d’un monde traversé par des dynamiques en chaîne, avec des informations qui parviennent quotidiennement. Comme en 1989, le monde semble bouger de manière dramatique. Mais la situation apparaît plus complexe. Les médias se sont multipliés : en 1989, l’information en continu n’en était qu’à ses débuts. Aujourd’hui, le nombre de producteurs d’information s’est démultiplié, tout comme la diffusion de fausses informations.
Il reste néanmoins intéressant d’observer certains archétypes visuels qui traversent les époques. Ainsi, l’image diffusée en février 2022 d’une femme ukrainienne portant son enfant et ses bagages en montant dans un train vers l’ouest rappelle celle des familles est-allemandes fuyant leur pays en 1989.
Une rencontre au cœur du dialogue franco-allemand
Les rencontres au format « Tête-à-tête » sont organisées par le Goethe-Institut, l’Université de Lorraine, le Pôle France de l’Université de la Sarre et l’Institut d’études culturelles de Sarrebruck.
La soirée a également bénéficié du soutien du CIERA dans le cadre de son dispositif « Hors les murs ».








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