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In memoriam Jacques Muller (1945 – 2026)
Un mathématicien hors du commun
Jacques Muller, mathématicien, a commencé sa carrière universitaire comme Assistant à l’Université de Strasbourg. Nous, les co-auteurs de cet article, travaillions sur des problèmes de textures cristallographiques, qui requéraient des outils mathématiques relativement avancés sur le groupe des rotations, et sur les groupes quotients par les sous-groupes de symétrie cristalline. Nous avons cherché de l’aide auprès de collègues physiciens théoriciens et auprès de mathématiciens. De proche en proche, nous avons été mis en relation avec Jacques Muller, alors assistant au département de mathématiques de Strasbourg, qui avait la réputation d’être éclectique, brillant, mais de ne travailler que sur ce qui l’intéressait. Non seulement avons-nous réussi à l’intéresser, mais deux ans après qu’il ait assisté à sa première école internationale sur les textures cristallographiques à Metz, il a donné la conférence de clôture intitulée « Les méthodes mathématiques modernes de l’analyse des textures », dans la reprise de cette école de Texture à Clausthal, en Allemagne, chez le Professeur Bunge, spécialiste mondialement reconnu dans le domaine des textures cristallographiques. Après avoir soutenu avec brio une thèse de doctorat combinant mathématiques, cristallographie et sciences des matériaux il a obtenu en 1993 un poste de Maître de Conférences à l’Université de Metz où il a fait tout le reste de sa carrière jusqu’en 2006. Enseignant les mathématiques et les théories de la plasticité dans les filières matériaux et mécanique il a marqué les étudiants qui se souviennent de son arrivée d’un pas énergique dans les amphis ou salles de TD, sans aucune note (cours et TD étaient prêts dans sa tête), de ses formules très personnelles (et hop retour à la maison ! équivalait à c.q.f.d.) ou de sa manche de pull – toujours blanche – qui servait à effacer la craie sur le tableau. Connaissant son intérêt pour des sujets scientifiques extrêmement variés, les étudiants tentaient, parfois avec succès, de dériver ses cours vers des questions ‘hors programme’ (comment démontrer que la terre n’est pas plate, peut-on déterminer la couleur du chat de Schrödinger…). Mais Jacques Muller a surtout réussi à intéresser ses étudiants et à leur fournir les bases mathématiques ‘pratiques’ dont ils ont besoin dans ce domaine mécanique-matériaux.
Rattaché au laboratoire LM2P (aujourd’hui LEM3) Jacques a développé ses travaux de recherche avec ses collègues du groupe « textures cristallographiques ». Travailler avec Jacques était une expérience marquante. A même de comprendre parfaitement un sujet qui lui était jusque-là inconnu, avec une extrême rapidité, il avait la capacité de le ‘traduire’ dans un langage mathématique sophistiqué et après une ou deux nuits (son créneau favori pour le travail de recherche), il revenait généralement avec une solution, où le critère élégance était important, et Jacques savait avec beaucoup de pédagogie l’expliquer aux collègues non-mathématiciens. Pour illustrer cette façon de travailler nous évoquons ci-dessous un travail remarquable. Avec la diffusion rapide de la technique de pointe SEM-EBSD pour la détermination de l’orientation cristallographique des solides, nous avons projeté de développer une méthode générale permettant la détermination des éléments de maclage des cristaux dans les solides. Le point de départ consistait en un plan – ou une direction – de maclage déterminé expérimentalement, indexé par trois nombres entiers (h k l), ainsi que par les données de la structure cristalline. La première étape consistait à déterminer deux vecteurs situés dans le plan de maclage. La seule information disponible à propos de ces deux vecteurs était que leurs indices étaient également trois nombres entiers (uᵢ vᵢ wᵢ), et que les indices du plan et des vecteurs devaient satisfaire la loi de l’axe de zone, c’est-à-dire : h uᵢ + k vᵢ + l wᵢ = 0. Comme nous nous trouvâmes face à une impasse, personne ne parvenant à trouver une solution, nous décidâmes de demander conseil à Jacques. Après avoir écouté l’exposé du problème, il nous indiqua que la question relevait du théorème de Bézout en théorie des nombres. L’obstacle fut levé et le développement put être mené à bien. La méthode publiée dans Journal of Applied Crystallography, une revue internationale de haut niveau, est largement utilisée et citée.
Très peu sensible à la politique ‘publish or perish’, Jacques se contentait de la satisfaction d’avoir trouvé une solution ou, à tout le moins, d’avoir accru sa culture scientifique déjà très vaste. Malgré tout, dans ce cadre, il a été co-auteur de 24 publications, notamment dans Journal of Applied Crystallography, pour les plus citées.
Avec son décès disparaît un esprit brillant, universel, un mathématicien ‘hors norme’ et pour nous, un ami particulièrement disponible et attachant.
C. Esling, professeur émérite, UL
F. Wagner, professeur émérite, UL
M-J Philippe, professeur retraité, UL
Y. Zhang, ingénieur de Recherche, UL



