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Faire dialoguer recherche et décision publique : Anne Cordier rejoint le comité scientifique de l’ARCOM


Temps de lecture : 6 minutes

Entretien avec Anne Cordier, professeure des universités en sciences de l’Information et de la Communication au centre de recherche sur les médiations (Crem). Elle a rejoint, en début d’année 2026 le comité scientifique de l’ARCOM, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique et répond à nos questions.

Factuel : Qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre le comité scientifique de l’ARCOM ?

Anne Cordier : « C’est l’ARCOM qui m’a proposée d’intégrer son comité scientifique national. J’y ai vu un signe fort de reconnaissance du travail mené depuis plusieurs années par la communauté scientifique en Sciences de l’information et de la communication pour documenter les usages et pratiques des dispositifs médiatiques, la réception de l’information face à une surproduction qui peut paraitre parfois démesurée, mais aussi, plus spécifiquement à mon échelle, les pratiques informationnelles des jeunes publics, ainsi que l’éducation aux médias et à l’information.

Ce qui m’a donné envie d’accepter, c’est précisément la possibilité de faire dialoguer recherche et décision publique. Les travaux en Sciences de l’Information et de la Communication montrent combien les environnements médiatiques et numériques façonnent les manières d’être au monde, de s’informer, de débattre, de se construire comme sujet. Participer au comité scientifique de l’ARCOM, c’est contribuer à inscrire ces connaissances dans une réflexion institutionnelle sur la régulation des médias et des plateformes.

J’y vois aussi une responsabilité civique de la chercheuse et du chercheur. Dans la tradition des sciences sociales françaises, la production de savoir ne peut être dissociée de sa mise en discussion dans la Cité. Il me semble essentiel que nos analyses puissent nourrir les politiques publiques, sans renoncer bien sûr à l’indépendance critique qui fonde le travail scientifique. »

Factuel : Quelle sera votre contribution et sur quelles problématiques aimeriez-vous apporter votre expertise ?

Anne Cordier : « Ma contribution s’inscrit évidemment dans mon champ de recherche : les pratiques informationnelles juvéniles, l’éducation aux médias et à l’information, et la compréhension fine des usages numériques ordinaires dans des espaces de sociabilités et de socialisation pluriels (la famille, les cercles de connaissances, les communautés en ligne, notamment).

Les travaux empiriques menés depuis une quinzaine d’années montrent que les adolescents ne sont ni naïfs ni passifs face aux médias, pas plus finalement que les adultes, si on peut employer ce terme très générique et globalisant : ils développent des stratégies d’évaluation, de contournement, de hiérarchisation, mais celles-ci sont situées socialement et inégalement distribuées. Je souhaite contribuer à éviter deux écueils fréquents dans le débat public : la dramatisation systématique des usages juvéniles et, à l’inverse, la naturalisation d’une supposée « compétence numérique » spontanée.

L’enjeu est de soutenir la volonté de l’ARCOM de replacer les publics – et en particulier les mineurs – au cœur des politiques de régulation, non comme des « problèmes » à corriger, mais comme des acteurs à comprendre. Les recherches en SIC insistent sur l’importance d’une approche compréhensive des usages : pour réguler avec justesse, il faut d’abord comprendre les pratiques réelles, situées, parfois ambivalentes.

Factuel : Selon vous, pourquoi le renforcement des liens entre l’ARCOM et le monde académique est-il essentiel aujourd’hui ? Quels seront les grands défis de l’ARCOM dans les prochaines années ?

Anne Cordier : « Le renforcement des liens entre l’ARCOM et le monde académique est essentiel parce que nous traversons une période de recomposition profonde des écosystèmes médiatiques. Les frontières entre information, divertissement, publicité et communication politique sont de plus en plus poreuses ; les logiques de plateforme reconfigurent la circulation des contenus ; les temporalités de diffusion se sont accélérées.

Dans ce contexte, la régulation ne peut pas reposer uniquement sur des indicateurs techniques ou juridiques : elle a besoin d’analyses fines des pratiques sociales, des imaginaires médiatiques, des effets symboliques des dispositifs. Les sciences de l’information et de la communication, mais aussi la sociologie, la science politique ou l’économie des médias, qui sont des champs pareillement représentés au sein du comité scientifique de l’ARCOM, offrent des cadres théoriques et méthodologiques robustes pour éclairer ces transformations.

Avec les collègues du comité scientifique, je vais avoir la chance, et la responsabilité, d’apporter un support scientifique et méthodologique sur les projets de l’Autorité, les études à venir, dont l’empan est révélateur de la charge de l’ARCOM pour protéger les libertés démocratiques, la création tout comme la cohésion sociale. Parmi les grands défis des prochaines années, il y a la brûlante question de la régulation des plateformes dans le cadre européen et la mise en œuvre concrète d’obligations de transparence algorithmique ; une tâche ardue dont on ignore trop l’engagement quotidien du Régulateur (et donc de ses équipes). De même, la protection des mineurs en ligne, sans tomber dans des logiques exclusivement prohibitives, qui risqueraient d’invisibiliser leurs pratiques réelles, est au cœur des préoccupations sociétales, et donc de l’ARCOM. Il parait également fondamental de poursuivre la lutte contre la désinformation, qui ne peut se limiter à la suppression de contenus mais suppose un travail de long terme sur la culture informationnelle des citoyens, et la compréhension des processus, cognitifs mais aussi sociaux et culturels.

Plus largement, le défi est démocratique. Les autorités de régulation sont aujourd’hui confrontées à des acteurs globaux aux logiques économiques puissantes.

Ainsi, je suis convaincue que dialogue entre l’ARCOM et le monde académique contribuera à une régulation à la fois ferme, éclairée et respectueuse des droits fondamentaux. Une régulation qui prenne au sérieux les publics, et notamment les jeunes, comme des citoyens en devenir, déjà acteurs de l’espace informationnel.