L'Archipel des possibles : Jérôme Dinet, navigateur de l’esprit en mouvement

 
Publié le 7/12/2017 - Mis à jour le 5/05/2023
Jérome Dinet. Sébastien Di Silvestro

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L’Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.


« À l’accord d’un positionnement scientifique, politique et idéologique, l’ensemble de ses travaux vise à mettre la technologie au service de l’humain. Combinant psychologie du développement et ergonomie, Jérôme Dinet mène des recherches théoriques et fondamentales, aux implications infinies, essentiellement à destination des publics les plus fragiles : les enfants et les personnes âgées. »

Le rebond à la hausse des accidents mortels en milieu urbain fonde la nécessité d’une approche globale : « Puisqu’on ne peut pas modifier l’humain, il faut changer son environnement ». La portée de ses recherches s’inscrit dans une vision bien plus large d’une société vieillissante qui conduit à repenser la ville et tout le jeu des interactions pour lutter contre les phénomènes de perte d’autonomie et d’isolement. À l’aide de technologies virtuelles au réalisme bluffant, Jérôme Dinet peut plonger ses sujets dans des environnements à risques pour comprendre les comportements, les ressentis et en extraire une connaissance à même de présider à la conception de la ville du futur. Au cours de ses travaux, le chercheur a pu mesurer combien il était difficile pour des personnes âgées de se déplacer, de prendre le métro, de retirer son argent, qui sont autant de tâches quotidiennes qui deviennent complexes avec l’âge.

Au sein du projet MSH « Prismupa », croisant les apports de l’architecture, du génie des systèmes industriels, du génie informatique (en automatique et traitement de signal), en géographie (physique, humaine, économique et régionale), en médecine, en psychogérontologie, en psychologie (clinique, sociale et ergonomique), il a pu conduire une vaste expérimentation permettant d’identifier les facteurs impliqués dans la perception des risques associés aux environnements urbains. Si la force de ce collectif interdisciplinaire permet de mesurer et de croiser objectivement nombres de paramètres scientifiques complexes, tels que la coordination sensori-motrice, les antécédents médicaux, la perception des risques, l’auto-évaluation des capacités métacognitives, les facteurs environnementaux des zones d’habitation, la complexité des parcours à effectuer, il dégage également une longue liste d’observations simples de problématiques quotidiennes appelant autant de réponses pratiques urgentes.

« Explorer la ville par le regard d’une personne âgée. »

Par exemple, pour les personnes à partir de 70 ans, les besoins physiologiques liés à l’âge ou encore les difficultés locomotrices constituent un vecteur de repliement dans des villes où le positionnement des commodités (toilettes publiques, bancs pour se reposer, etc.) n’a pas été pensé en maillage d’étapes. Dans cette étude, les spécialistes de la psychologie, de la géographie humaine, de l’architecture et de l’urbanistique, s’attachent à ce volet et à une perspective plus large pour réinventer des espaces plus sécurisants, comme les parkings ou les rues piétonnes. In fine, l’un des objectifs est de lutter contre « le sentiment d’insécurité » qui prédomine chez les personnes âgées qui finissent par s’isoler, alors qu’une action documentée sur les facteurs physiques et environnementaux peut leur rouvrir la ville, en jouant sur la « simple » présence de plantes, de surfaces agréables au toucher, de certains sons, d’images, de couleurs…

Jérôme Dinet par Sébastien Di Silvestro (iwsy-face.com).

En combinant les analyses comportementales, attitudinales et les techniques d’oculométrie (ou eyetracking), Jérôme Dinet et ses équipes peuvent aussi bien suivre les trajectoires physiques des individus que leurs explorations visuelles. La restitution de données numériques leur permet de voir combien de fois, combien de temps et selon quel trajet une personne explore visuellement son environnement afin d’en retirer autant d’informations quantitatives que subjectives. Ses recherches révèlent l’impuissance d’une prévention essentiellement descriptive, et expliquent pourquoi les personnes âgées ne suivent pas forcément les signaux, les feux et subissent des accidents mortels. Parce que le trajet est un effort pour toute personne vieillissante, et qu’accéder la boulangerie nécessite de traverser plusieurs voies (de bus, de voitures, de vélos…), et que le passage clouté est éloigné d’un nombre de pas trop durement compté…

Alors, quand Jérôme Dinet dit qu’il travaille à « rendre le monde plus vivable », profondément attaché à l’humain, sa parole ne relève en rien du slogan. Ses recherches font école à l’international et apportent des solutions recherchées aux États-Unis, en Suède, au Japon, et plus généralement dans tous les pays concernés par la sécurité. Dans une dynamique en plein essor et en fédérant des compétences de nombreux collègues tout aussi motivés que lui, il a créé un nouveau laboratoire qui ouvrira ses portes en janvier 2018 (le Laboratoire Lorrain de Psychologie et Neurosciences pour la Dynamique des Comportements ; 2LPN). Ses capacités exploratoires des navigations humaines, des ressentis, des comportements dans des environnements physiques reproduits dans des réalités virtuelles intéressent également les secteurs marchands, l’armée, et l’automobile autonome.

Pionnier reconnu dans son domaine, accaparé par ses recherches captivantes, Jérôme Dinet prend néanmoins le temps de faire des réunions d’information en milieu scolaire ou de répondre gracieusement aux questions qui lui sont posées sur la dangerosité des écrans ou tout autre sujet d’actualité qui nécessite le regard d’un psychologue sur des problématiques impliquant des interactions entre des individus et des environnements physiques ou numériques (par exemple, le cyberharcèlement). Cette activité qui lui coûte en temps et en argent, et non valorisable devant les institutions ou les collègues qui pourraient en rire, il la mène comme étant une partie primordiale de « son job ». Fonctionnaire vivant de l’argent public, Jérôme Dinet estime qu’être utile au plus proche constitue la moindre des choses et que tout chercheur se devrait de vulgariser et de porter ce qu’il fait auprès du grand public. Dans le même engagement, ses cours à l’Université se déroulent dans un échange ludique, vivant et font appel à la curiosité des étudiants.

Sociologiquement, Jérôme Dinet n’avait que très peu de chance d’accéder un jour à la fonction d’enseignant-chercheur. Et c’est sans aucun doute pourquoi il navigue avec tant de plaisir et d’aisance dans chacune de ses dimensions.


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Jérôme Dinet, Professeur en psychologie du développement, Université de Lorraine et Sylvie Camet, Professeure de littérature comparée, directrice de la MSH Lorraine, Université de Lorraine

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.